Chapitre2:Comme un pressentiment...
Très vite Miguel s'intégra dans la famille, et quelques semaines plus tard à peine, il décrochait sa première promotion. « Tu seras notre nouveau livreur », lui avait-on dit. Il avait accepté ce nouveau job sans même hésiter une seconde : il aurait tout donné pour quelques billets de plus. De toute manière, qu'il l'acceptât ou pas, « il serait leur nouveau livreur ». Pour ce job là, il était payé par kilos de Marijuana livrés. Par « livré », comprenez « arrivé à bon port » ; les attaques de convoi étaient fréquentes ces derniers temps, et plus d'un convoi sur dix perdaient et sa cargaison et ses hommes dans une attaque. Bien sûr le salaire était à la hauteur du danger, une sorte de « prime de risque » en quelque sorte. Maintenant, il touchait largement de quoi menait une vie décente, et tant que la Famille se portait bien, il n'avait rien à craindre pour lui-même, financièrement parlant. Par contre, l'état de santé de sa mère l'inquiétait. Depuis une semaine maintenant elle n'avait pas quitté son lit, secouée de quintes de toux à faire s'écrouler les plaques de tôle froissées qui leur faisaient office de mur. Chaque soir qu'il rentrait il la voyait allongée, exténuée, sur ce qui était probablement- il le craignait- son lit de mort, les traits tirés par l'âge et la maladie, la mine pâle et les yeux ternes, sombres, déjà éteints avant la fin . Miguel aurait tout donné pour la garder en vie, même la blanche qu'il transportait dans son camion : pour lui elle n'avait aucune valeur.
Officiellement, Miguel passait ses journées à transporter des troncs d'arbre, pour « Silow Corporation », une entreprise de fabrication de papier, et autres produits dérivés du bois ; chaque matin il se rendait sur des terrains de culture de marijuana appartenant à la Mafia, chargeait la cargaison dans sa fourgonnette blanche, et transporter le tout jusqu'aux entrepôts de Silow, situés à quelques kilomètres seulement de Mantacillas. Là-bas , on triait la marchandise, le bois d'un côté, la marijuana de l'autre, cette dernière était ensuite acheminée sous bonne escorte jusqu'à Hawaï, pour être ensuite exporter un peu partout à travers le monde, notamment vers Los Angeles, et d'autres grandes métropoles américaines. Ainsi Miguel, comme tant d'autres, étaient un maillon dans le commerce international de Marijuana.
Miguel travaillait toujours seul, dans le sens où il ne communiquait absolument pas avec les gros bras qui l'accompagnaient, et cela lui convenait bien. Seule la compagnie de sa mère lui était agréable. L'Humanité aurait pu crever sous ces yeux, qu'il n'aurait pas bougé un orteil, tant que sa mère était là à ses côtés, à l'aimer. Il était des ces hommes dont la vie est étroitement liée à celle de leur mère, et pour cause, sa vie toute entière il l'avait passé auprès d'elle, elle seule. Son géniteur l'ayant abandonné quelques mois avant sa naissance, il n'avait jamais eu de vraie famille. Scolarisé quelques années, puis déscolarisés faute de moyens, il avait du apprendre à se débrouiller seul pour subvenir aux besoins de la maison, et apporter un petit supplément au misérable salaire de sa mère. Il avait commencé par faire la manche sur les grands axes, avant de cirer les chaussures des passants, des gens aisés pour la plupart. Dans ces activités là on vous traite toujours comme un être inférieur, avec mépris et dédain, comme si l'entreprise de l'enfant qui, au devant de la misère et de la famine, s'abandonne à des tâches plus que rabaissantes, animé par la seule prétention de vivre, n'était pas une entreprise assez noble, pour que le passant sur le pied duquel on crache de sa salive, nous traitât avec respect.
Il passait plusieurs années de sa vie ainsi, récoltant l'argent là où il le trouvait : dans la rue. A force de se débrouiller seul, il avait développé un penchant pour la solitude, et il éprouvait une sorte de ressentiment figé à l'égard des autres, comme si tous étaient responsables de ses malheurs. Il s'était bien fait un petit cercle de connaissances dans le milieu de la débrouille, mais aucune d'entres elles ne pouvaient prétendre au rang d'ami. Leurs noms flottaient, flous, dans sa mémoire ; il se souvenait vaguement d'un compagnon de misère qu'il avait côtoyé il y avait quelques années de cela. Il revendait de la ferraille, à la sortie du marché. Enfin de journée, il se partageait les maigres gains, qu'il dépensait aussitôt chez « Pablo ». Certains jours il ne vendait rien, ne gagnait rien, et donc ne mangeait rien, ou presque. Un matin, après plusieurs jours de disette, son compagnon n'était pas venu. Il ne l'avait jamais revu depuis.
Miguel et sa mère avaient peu de famille. Un oncle et une tante, jadis, leur rendait visite quotidiennement, et se contentait aujourd'hui de un ou deux coups de fil par an, la plupart du temps pour les fêtes de fin d'année. Il avait aussi PéPé. Ah ! PéPé ! Un ouvrage entier ne serait pas de trop pour retranscrire toute la toute la patience, toute la philosophie , toute la sagesse de cet homme, qui n'était autre, tenez-vous bien, que le grand-père paternel de Miguel !!! Tout n'était donc pas perdu, car bien qu'il n'eût pas connu son père, il le retrouvait, par fragments, à travers les yeux du vieux sage, sûrement plus fougueux et moins sage, certes, mais tout aussi dévoué et tout aussi fort, il en avait la certitude.
PéPé habitait Santa-Guardia, un petit village jouxtant Mantacillas. C'était un homme en apparence assez faible, de par sa petite taille, et de par sa démarche lente et lourde, courbée sous les efforts de l'âge, mais cette fragilité n'avait d'égal que la force et le dévouement qu'il mettait dans chacune de ses actions. Même si financièrement il n'apportait rien à Miguel et à sa mère, son réconfort, ses paroles apaisantes, ses visites quotidiennes étaient un trésor pour ces deux derniers, un trésor qu'il distillait lentement à travers dictons et maximes, la plupart du temps de son invention. Quand certains soir l'âtre demeurait éteint, recouvert pas les cendres, il apportait cette flamme, cette étincelle dans les yeux de Miguel, qui en oubliait presque la faim. Le père idéal, en somme.
Miguel n'osait pas interroger PéPé au sujet de son père biologique, non pas que ce dernier ne l'intéressât pas, bien au contraire, seulement il percevait trop bien le trouble dans lequel le jetait la moindre allusion à son fils, pour oser question la moindre question à ce sujet.
Un jour qu'il mendiait dans la rue, quelque temps avant son entrée dans la Famille, un homme était venu lui parler. Il ne connaissait pas cet homme, pas plus qu'il ne le connaît à l'heure actuelle ; il se souvient juste qu'il s'était accroupi pour se mettre à son niveau, et lui avait demandé de surveiller la route, pour lui. Miguel aurait tout fait pour quelques pièces, même obéir à un type sorti de nulle part, pourvu qu'il amasse assez d'argent pour se remplir le ventre. Ainsi il avait commencé à faire le guet, pénétrant du même coup de manière non officielle dans l'organisation la plus officieuse du Mexique. Puis vint la promotion, ce job de livreur, et cette importante cargaison dont on lui parlait depuis plusieurs semaines, qu'il attendait patiemment dans sa fourgonette blanche, garée aux alentours des forêts de Silow.
Il pleuvait ce jour-là. Seul dans son véhicule Miguel patientait, comme à son habitude. La fourgonnette, l'attente, le chargement, la livraison, c'était la routine pour lui désormais : il en était plus à son premier kilo. Seulement aujourd'hui, ce n'était pas de la marijuana qu'il s'apprêter à charger à l'arrière de sa fourgonnette. C'était.... « autre chose », lui avait-on dit. En somme il ne savait rien sur la nature de la livraison, et cette inconnue suffisait à le mettre dans tous ses états. On toqua à la vitre :
« Hola Miguel ! Moi et tes gars on va charger la cargaison à l'arrière. T'as rien à faire, t'as plus qu'a attendre. Hé ! T'es sur que ça va ? T'as pas l'air bien aujourd'hui ! »
C'était Diego, un vieil homme plutôt costaud, assez bien en chair disons, dont le teint rougeaud ressortait dans le gris de cette journée pluvieuse.
« Ah ben ça alors ! Ya plus de saison dans ce pays, c'est moi qui vous le dis : un jour le soleil brille, un autre le ciel se déchaîne ! c'est pas bon pour les plantations ça ! Héhéhé !!! ». Alors qu'il continuait à parler, Miguel promenait des regards désintéressés,observait vers le ciel gris, la forêt,consultait sa montre, la une d'El Pueblo , scrutait un vieux coton tige usagé qui trainaît dans sa boîte à gants, avant de retomber dans sa rêvasserie :
« ... en un seul coup, et tout ça avec son gros orteil, je t'assure Miguel ! C'est bien la preuve qu'on devrait tous aller vivre en Islande ! Héhéhé !!! ». « El charlatan » n'eut pas l'occasion de pousser la discussion plus loin : à l'arrière on commençait la cargaison.
La cargaison, Miguel en était bien loin, bien que ce fût l'élément autour duquel tournaient toutes ses pensées. Cette histoire le mettait mal à l'aise : Miguel n'aimait pas les imprévus, le nouveau, et même si la nature de la cargaison ne changeait rien à sa tache, cette livraison-là, lui paraissait toute différente des autres.
Quelques minutes plus tard, le visage enflammé de Diego reparut derrière la vitre ruisselante de pluie :
« Tu peux y aller Mig, tout est à l'arrière ! Salut Pedro de ma part ! Ah ! Et aussi Gonzalez, et sa femme bien sûr ! Ah, et aussi Alessandro et tou... ». Miguel démarra le moteur. Les salutations de Diego n'étaient plus qu'un bourdonnement lointain, Diego lui-même n'était plus qu'un point rouge perdu dans ce décor de campagne, de plus en plus petit à mesure que la fourgonnette avançait, décor que venait brouiller une pluie battante.
C'était de longues routes sinueuses, boueuses, cahoteuses, tellement peu différentes les unes des autres que Miguel aurait cru tournait en rond, s'il n'y avait pas eu en bord de route ce panneau : « Mantacillas 10 km ». Dans la fourgonnette, les gros bras parlaient entre eux, et comme d'habitude, Miguel écoutait tout, sans dire un seul mot. Le silence était sa force, il le savait. A force de ne rien dire on finit par s'effacer aux yeux des autres, à tel point qu'on se croit libre de tout dire face à ces êtres silencieux, innocents en apparence, mais qui en rendraient coupable plus d'un, s'ils venaient à révéler tous les secrets parvenus à leurs oreilles, pièces d'or que des langues un peu trop échauffée, laissent parfois tomber de leur coffre, au détour de conversations anodines. Ainsi, Miguel savait tout de ses collègues, quand eux ne savaient rien de lui.
Señõr Arantes en personne se trouvait sur le lieu de rendez-vous, en tant que « gestionnaire des flux de marchandises de Silow », comprenez « celui qui s'occupe du trafic de drogue ». Arantes était un homme autoritaire et sec, d'humeur et d'apparence. Il était assez maigre, de taille moyenne, le visage perpétuellement fermé : deux rides faisaient convergés ses sourcils vers son nez, ce qui le faisait paraître perpétuellement énervé. Autant dire que le sourire allait mal à son visage, et il ne souriait pour ainsi dire jamais. En sa présence, Miguel n'osait jamais la moindre remarque, car c'était s'exposer à une avalanche de râleries en tout genre, à l'explosion d'une ranc½ur bouillonante à l'égard de toute la société et du monde.
Ce jour-là, Arantes l'attendait dans un des nombreux entrepôts de Silow, dans son bureau situé à l'étage. Miguel gara sa fourgonnette à côté des autres véhicules déjà présents, des fourgonnettes blanches, remplis de rondins de bois prêts à être déchargés. Il redoutait chacun de ses entretiens avec Arantes, d'autant plus qu'aujourd'hui, il pressentait quelque chose de nouveau, peut-être à cause de cette cargaison dont il n'avait pas vu la couleur. Et même si sa tâche devait se finir ici, à l'étage supérieur de l'entrepôt numéro dix, c'est avec beaucoup de fébrilité qu'il monta les quelques marches qui devaient le mener à Señor Arantes.
Le bureau de Arantes était très sombre ; seule une ampoule suspendue au plafond jetait sur cette scène une lueur fantomatique. La pièce était manifestement une sorte de petit réduit, dans lequel on avait disposé un bureau et deux chaises de par et d'autres du meuble. C'était ici qu'Arantes recevait ses acheteurs, ses informateurs, et occasionnellement ses employés. Une fine couche de poussière recouvrait le sol de pierre, jonchés de contrats déchirés, des recommandés, des factures, et même des enveloppes blanches comme celle jetée aux pieds de Miguel à ses débuts dans le milieu. Les murs étaient recouverts d'une multitude de tags et autres inscriptions. On y trouvait même celles que dessinent les prisonniers sur les murs de leur cellule pour compter leurs jours de détention. C'est ici que Miguel se trouvait, assis sur sa chaise, les bras croisés, comme attendant sa sentence. Aucune oreille, aucun ½il pour assister à cet entretien. Même la lumière peinait à percer l'obscurité de cette pièce sans fenêtre.
D'emblée, Arantes brandit bien haut un papier, comme pour le mettre à la lumière, puis il le tendit à Miguel. La lettre qu'il avait sous les yeux pouvait bien changer le cours de sa vie :
« Señor Arantes,
J'ai eu un de nos indics de la douane hier au téléphone. Tout est bloqué là-bas. Ils laisseront jamais passé notre produit. Trop risqué. Je veux trente hommes sur ce coup-là ».
M.Lozano
Il ne put réprimer un léger frisson, quant il lut la signature au bas de la lettre. Le simple fait de penser qu'il avait là les ordres du chef de la Mafia mexicaine le faisait trembler de respect et de soumission. Arantes fixait Miguel de ses yeux noirs, tandis que Miguel lui aussi fixait Arantes, mais pas pour la même raison assurément. C'était des explications qu'il voulait. Il voulait savoir pourquoi il était ici sur cette chaise, pourquoi cette lettre, destinée à Arantes, lui était transmise à lui, simple livreur, pourquoi il sentait l'étau se resserrait sur sa personne à mesure que l'entretien avançait, pourquoi il se sentait tellement prisonnier de ce regard terne et impassible, auquel les sourcils perpétuellement froncés de l'homme donnaient tant de froideur, temps de solennité, tant de force. L'atmosphère était lourde, pesante, chargée de tout ce que les regards entrecroisés des deux hommes véhiculaient de mystère et d'interrogations, dans le silence morne et poussièreux de l'entrepôt numéro 10. Quelques secondes plus tard, Arantes, qui jusque là n'avait pas ouvert la bouche, se leva, approcha son visage de celui de Miguel, et s'appuyant de ses deux mains sur son bureau lui dit dans un souffle :
« Je te donne le choix Miguel. C'est Mantacillas... ou le Rêve Américain... »