"L'histoire d'écrire"



L'histoire d'écrire

Hashh
Dans l'histoire de ma vie, il y a l'espoir d'écrire
Des rimes qui marqueront les mémoires,
La plupart de mes textes n'ont aucun avenir
Mais j'espère que ce vers traversera l'Histoire !!
Une dernière chose, après quoi j'me retire
Ne me pointez pas du doigt si ça foire,
L'ai-je déjà dit ? Je préfère le redire :
Ce blog on l'fait juste, « Histoire d'écrire » !!!
K,ash
Comme Hashh vient de le dire et redire,
Ce blog est dédié à tous ceux qui aiment écrire.
Ceux qui pensent qu'écrire aide à mieux vivre
Ceux qui souhaitent voir une ville qui change
Ceux qui veulent dénoncer c'qui les dérange
Ou simplement écrire parce que ça les démange
Après avoir jeter mes quelques mots
Je fais place à Genero : un « poète du ghetto »
Genero
Si un jour vous lisez ce texte
Sachez qu'à vous il est dédié
La poésie n'est pas en reste
Et ça, c'est à nous de vous le prouver
C'est pour cela qu'on s'affaire
Suivant les traces de Baudelaire
Sur le chemin tortueux de la rime
Où chacun de nous s'affirme
Dondero
C'est clair, pour nous ya pas de protocole
On écrit depuis qu'on est sur les bancs de l'école
Si toi qui lis ça trouve que ça n'a pas de sens
Nous on fait notre truc, on s'en fout de c'que tu penses
Tu nous prends sûrement pour des oufs
Mais on s'en fout on fait pas ça pour s'en foutre
Plein les foufs
On va te parler de nos peines et de nos délires
En tout cas on fait ça juste pour écrire.


Si vous lisez ce blog
Sachez qu'il n'est pas une blague
Ni un catalogue
D'inepties larges et vagues...
# Posté le lundi 07 janvier 2008 17:54
Modifié le mardi 18 mars 2008 17:09

Les Déshérités

Les Déshérités

Chapitre 1:La Vie d'Homme

Cela faisait à peine une heure que Miguel était en poste, et déjà les premiers signes de fatigue se faisaient ressentir. Il faut dire que le soleil tapait ce jour-là, sur la petite ville de Mantacillas, en cet après midi de mai. Il était debout, dans l'ombre d'un auvent, mains dans les poches, guettant la route, presque vide de voitures à cette heure de la journée. Guetter, c'est le bon mot : il faisait le guet. C'étai le boulot qu'on assignait aux nouveaux venus, « pour les initier au milieu », comme on disait dans la maison. Ce soir il toucherait ses premiers billets : ici on payait à la journée ; situation précaire mais au moins on était sur de trouver de quoi manger pour le soir. Il hésitait à demander une avance sur sa paye du lendemain. Il voulait pas grand-chose, juste quelques pièces pour sa mère, qui fêtait ce jour-là ses 63 ans. Pour une fois, elle aurait un cadeau.
Bien sur il ne lui dirait pas d'où venait l'argent. Elle rejetait tout ce qui touchait de près où de loin à la pègre locale, et elle aurait préféré mourir, plutôt que de « marcher dans les combines de ces saletés d'assassins », comme elle disait souvent. Seulement quand cet argent lui été offert par son Miguelito, de ses mains blanches et innocentes, le jour de son anniversaire, le visage éclairé par un sourire d'ange, ce visage qui, disait-elle souvent, respirait l'innocence ; quand un fils dévoué, animé par la seule bonté de son âme d'enfant (Miguelito avait alors une vingtaine d'années), offre quelques malheureuses pièces durement amassées à sa mère, alors que lui-même lutte pour remplir ses poches trop souvent vides ; quand ainsi que le faisait Miguelito, un fils endurait tant de peines, écoulait tant de sueur et de larmes, dans le seul but d'égayer le visage de celle qui, il le savait, n'avait ½uvré que pour son bien depuis l'époque où elle lui donnait encore le sein ; quand un tel fils se présente à sa mère dans de telles circonstances, comment croire, comment imaginer une seule seconde qu'il travaille main dans la main avec des assassins ? Non, décidément, il valait mieux qu'il ne dise rien sur la provenance de cet argent. Enfin, s'il obtenait son avance, naturellement...
Alors qu'il se perdait dans ses pensées, une voiture descendait la rue, lentement. Les flics ? Miguel tressaillit. Il voulut courir à l'intérieur, et avertir les siens, seulement il ne voulait pas éveiller les soupçons. Il préférait rester à son poste : avec sa gueule de misère peut-être le prendrait-on pour un mendiant. La voiture s'arrêta à sa hauteur, une vitre s'abaissa :
« Tu travailles pour Señor Lozano ?
-Si Señor... ». Le moteur de la voiture tournait encore, et il devait presque crier pour qu'on l'entende.
« J'ai une lettre pour lui. ». Il jeta une enveloppe à ses pieds. Il la ramassa. Elle était blanche, entièrement blanche, sans adresse, sans même un nom.
« Je lui transmettrai, amigo. ».Il regarda Miguel de haut en bas, avec mépris, avant de lancer :
« Pour un type comme toi c'est Señor Arantes...tiens prends ça, et va t'acheter de quoi t'habiller...amigo ! ».Il balança quelques pièces par la vitre, avant de repartir dans un nuage de fumée.
« Si, Señor Arantes » murmura Miguel, comme pour lui-même. C'est vrai qu'il avait peu d'allure avec sa chemise à carreaux à moitié déchiré, et son blue-jean délavé, trop court de quelques bons centimètres...
Il fixait les pièces éparpillées sur le sol, étincelantes sous le soleil de plomb. Peu importe, les vêtements attendraient : cette année sa mère aurait un cadeau.
Son service était fini depuis plusieurs heures maintenant. Allongé sur son lit Miguel se repassait en boucle le film de sa journée. Il revoyait le bar où il avait pénétré timidement, avec ses vêtements en lambeaux et l'enveloppe blanche à la main. Il se revoyait au comptoir, demandant d'une petite voix « Señor Lozano, por favor » ; il entendait encore les éclats de rire, les « Va t'acheter des habits propres ! Señor Lozano te remercie de tes services ».Il sortait de toute cette histoire avec un misérable peso en poche, jetait à ses pieds, probablement par pitié, par un client du bar. Il avait offert le reste de son butin, les pièces de Arantes, à sa mère, qui ne comprit pas tout de suite l'entreprise de son fils, ayant apparemment oublié qu'elle entamait en ce jour sa soixante-quatrième année, avant de serrer son Miguelito dans ses frêles bras de vieille femme, secouée de sanglots. Elle ne lui demanda pas d'où venait l'argent. Tant mieux, il n'aurait pas su lui mentir. Il était incapable du moindre mal sous ces yeux foudroyants, ces yeux qui avaient tant pleuré la misère, ces yeux que le temps ternissaient chaque jour un peu plus. Il voulait le bien pour ces yeux jusqu'à ce qu'ils s'éteignent. Il s'endormit avec en tête l'idée qu'au rythme de un peso par jour, il pourrait bientôt s'acheter un nouveau blue-jean. Et qui sait, peut-être même qu'il toucherait des billets un jour, dans une jolie enveloppe ; alors il repenserait avec amusement à ce peso qu'il triturait depuis des heures dans le fond de sa poche. Là, enfin, il pourrait vivre la vie à laquelle il avait toujours aspiré, une vie plus stable, dans laquelle on ne s'endort pas dans la crainte du lendemain, une vie dans laquelle on a conscience d'exister, car on nous respecte et ne nous traite comme un chien, une vie sans espoir, car tout ce qu'on espère est à portée de mains, la belle vie, enfin- la Vie d'Homme.

# Posté le dimanche 13 janvier 2008 15:44

Les Déshérités

Les Déshérités
Chapitre2:Comme un pressentiment...


Très vite Miguel s'intégra dans la famille, et quelques semaines plus tard à peine, il décrochait sa première promotion. « Tu seras notre nouveau livreur », lui avait-on dit. Il avait accepté ce nouveau job sans même hésiter une seconde : il aurait tout donné pour quelques billets de plus. De toute manière, qu'il l'acceptât ou pas, « il serait leur nouveau livreur ». Pour ce job là, il était payé par kilos de Marijuana livrés. Par « livré », comprenez « arrivé à bon port » ; les attaques de convoi étaient fréquentes ces derniers temps, et plus d'un convoi sur dix perdaient et sa cargaison et ses hommes dans une attaque. Bien sûr le salaire était à la hauteur du danger, une sorte de « prime de risque » en quelque sorte. Maintenant, il touchait largement de quoi menait une vie décente, et tant que la Famille se portait bien, il n'avait rien à craindre pour lui-même, financièrement parlant. Par contre, l'état de santé de sa mère l'inquiétait. Depuis une semaine maintenant elle n'avait pas quitté son lit, secouée de quintes de toux à faire s'écrouler les plaques de tôle froissées qui leur faisaient office de mur. Chaque soir qu'il rentrait il la voyait allongée, exténuée, sur ce qui était probablement- il le craignait- son lit de mort, les traits tirés par l'âge et la maladie, la mine pâle et les yeux ternes, sombres, déjà éteints avant la fin . Miguel aurait tout donné pour la garder en vie, même la blanche qu'il transportait dans son camion : pour lui elle n'avait aucune valeur.
Officiellement, Miguel passait ses journées à transporter des troncs d'arbre, pour « Silow Corporation », une entreprise de fabrication de papier, et autres produits dérivés du bois ; chaque matin il se rendait sur des terrains de culture de marijuana appartenant à la Mafia, chargeait la cargaison dans sa fourgonnette blanche, et transporter le tout jusqu'aux entrepôts de Silow, situés à quelques kilomètres seulement de Mantacillas. Là-bas , on triait la marchandise, le bois d'un côté, la marijuana de l'autre, cette dernière était ensuite acheminée sous bonne escorte jusqu'à Hawaï, pour être ensuite exporter un peu partout à travers le monde, notamment vers Los Angeles, et d'autres grandes métropoles américaines. Ainsi Miguel, comme tant d'autres, étaient un maillon dans le commerce international de Marijuana.
Miguel travaillait toujours seul, dans le sens où il ne communiquait absolument pas avec les gros bras qui l'accompagnaient, et cela lui convenait bien. Seule la compagnie de sa mère lui était agréable. L'Humanité aurait pu crever sous ces yeux, qu'il n'aurait pas bougé un orteil, tant que sa mère était là à ses côtés, à l'aimer. Il était des ces hommes dont la vie est étroitement liée à celle de leur mère, et pour cause, sa vie toute entière il l'avait passé auprès d'elle, elle seule. Son géniteur l'ayant abandonné quelques mois avant sa naissance, il n'avait jamais eu de vraie famille. Scolarisé quelques années, puis déscolarisés faute de moyens, il avait du apprendre à se débrouiller seul pour subvenir aux besoins de la maison, et apporter un petit supplément au misérable salaire de sa mère. Il avait commencé par faire la manche sur les grands axes, avant de cirer les chaussures des passants, des gens aisés pour la plupart. Dans ces activités là on vous traite toujours comme un être inférieur, avec mépris et dédain, comme si l'entreprise de l'enfant qui, au devant de la misère et de la famine, s'abandonne à des tâches plus que rabaissantes, animé par la seule prétention de vivre, n'était pas une entreprise assez noble, pour que le passant sur le pied duquel on crache de sa salive, nous traitât avec respect.
Il passait plusieurs années de sa vie ainsi, récoltant l'argent là où il le trouvait : dans la rue. A force de se débrouiller seul, il avait développé un penchant pour la solitude, et il éprouvait une sorte de ressentiment figé à l'égard des autres, comme si tous étaient responsables de ses malheurs. Il s'était bien fait un petit cercle de connaissances dans le milieu de la débrouille, mais aucune d'entres elles ne pouvaient prétendre au rang d'ami. Leurs noms flottaient, flous, dans sa mémoire ; il se souvenait vaguement d'un compagnon de misère qu'il avait côtoyé il y avait quelques années de cela. Il revendait de la ferraille, à la sortie du marché. Enfin de journée, il se partageait les maigres gains, qu'il dépensait aussitôt chez « Pablo ». Certains jours il ne vendait rien, ne gagnait rien, et donc ne mangeait rien, ou presque. Un matin, après plusieurs jours de disette, son compagnon n'était pas venu. Il ne l'avait jamais revu depuis.
Miguel et sa mère avaient peu de famille. Un oncle et une tante, jadis, leur rendait visite quotidiennement, et se contentait aujourd'hui de un ou deux coups de fil par an, la plupart du temps pour les fêtes de fin d'année. Il avait aussi PéPé. Ah ! PéPé ! Un ouvrage entier ne serait pas de trop pour retranscrire toute la toute la patience, toute la philosophie , toute la sagesse de cet homme, qui n'était autre, tenez-vous bien, que le grand-père paternel de Miguel !!! Tout n'était donc pas perdu, car bien qu'il n'eût pas connu son père, il le retrouvait, par fragments, à travers les yeux du vieux sage, sûrement plus fougueux et moins sage, certes, mais tout aussi dévoué et tout aussi fort, il en avait la certitude.
PéPé habitait Santa-Guardia, un petit village jouxtant Mantacillas. C'était un homme en apparence assez faible, de par sa petite taille, et de par sa démarche lente et lourde, courbée sous les efforts de l'âge, mais cette fragilité n'avait d'égal que la force et le dévouement qu'il mettait dans chacune de ses actions. Même si financièrement il n'apportait rien à Miguel et à sa mère, son réconfort, ses paroles apaisantes, ses visites quotidiennes étaient un trésor pour ces deux derniers, un trésor qu'il distillait lentement à travers dictons et maximes, la plupart du temps de son invention. Quand certains soir l'âtre demeurait éteint, recouvert pas les cendres, il apportait cette flamme, cette étincelle dans les yeux de Miguel, qui en oubliait presque la faim. Le père idéal, en somme.
Miguel n'osait pas interroger PéPé au sujet de son père biologique, non pas que ce dernier ne l'intéressât pas, bien au contraire, seulement il percevait trop bien le trouble dans lequel le jetait la moindre allusion à son fils, pour oser question la moindre question à ce sujet.
Un jour qu'il mendiait dans la rue, quelque temps avant son entrée dans la Famille, un homme était venu lui parler. Il ne connaissait pas cet homme, pas plus qu'il ne le connaît à l'heure actuelle ; il se souvient juste qu'il s'était accroupi pour se mettre à son niveau, et lui avait demandé de surveiller la route, pour lui. Miguel aurait tout fait pour quelques pièces, même obéir à un type sorti de nulle part, pourvu qu'il amasse assez d'argent pour se remplir le ventre. Ainsi il avait commencé à faire le guet, pénétrant du même coup de manière non officielle dans l'organisation la plus officieuse du Mexique. Puis vint la promotion, ce job de livreur, et cette importante cargaison dont on lui parlait depuis plusieurs semaines, qu'il attendait patiemment dans sa fourgonette blanche, garée aux alentours des forêts de Silow.
Il pleuvait ce jour-là. Seul dans son véhicule Miguel patientait, comme à son habitude. La fourgonnette, l'attente, le chargement, la livraison, c'était la routine pour lui désormais : il en était plus à son premier kilo. Seulement aujourd'hui, ce n'était pas de la marijuana qu'il s'apprêter à charger à l'arrière de sa fourgonnette. C'était.... « autre chose », lui avait-on dit. En somme il ne savait rien sur la nature de la livraison, et cette inconnue suffisait à le mettre dans tous ses états. On toqua à la vitre :
« Hola Miguel ! Moi et tes gars on va charger la cargaison à l'arrière. T'as rien à faire, t'as plus qu'a attendre. Hé ! T'es sur que ça va ? T'as pas l'air bien aujourd'hui ! »
C'était Diego, un vieil homme plutôt costaud, assez bien en chair disons, dont le teint rougeaud ressortait dans le gris de cette journée pluvieuse.
« Ah ben ça alors ! Ya plus de saison dans ce pays, c'est moi qui vous le dis : un jour le soleil brille, un autre le ciel se déchaîne ! c'est pas bon pour les plantations ça ! Héhéhé !!! ». Alors qu'il continuait à parler, Miguel promenait des regards désintéressés,observait vers le ciel gris, la forêt,consultait sa montre, la une d'El Pueblo , scrutait un vieux coton tige usagé qui trainaît dans sa boîte à gants, avant de retomber dans sa rêvasserie :
« ... en un seul coup, et tout ça avec son gros orteil, je t'assure Miguel ! C'est bien la preuve qu'on devrait tous aller vivre en Islande ! Héhéhé !!! ». « El charlatan » n'eut pas l'occasion de pousser la discussion plus loin : à l'arrière on commençait la cargaison.
La cargaison, Miguel en était bien loin, bien que ce fût l'élément autour duquel tournaient toutes ses pensées. Cette histoire le mettait mal à l'aise : Miguel n'aimait pas les imprévus, le nouveau, et même si la nature de la cargaison ne changeait rien à sa tache, cette livraison-là, lui paraissait toute différente des autres.
Quelques minutes plus tard, le visage enflammé de Diego reparut derrière la vitre ruisselante de pluie :
« Tu peux y aller Mig, tout est à l'arrière ! Salut Pedro de ma part ! Ah ! Et aussi Gonzalez, et sa femme bien sûr ! Ah, et aussi Alessandro et tou... ». Miguel démarra le moteur. Les salutations de Diego n'étaient plus qu'un bourdonnement lointain, Diego lui-même n'était plus qu'un point rouge perdu dans ce décor de campagne, de plus en plus petit à mesure que la fourgonnette avançait, décor que venait brouiller une pluie battante.
C'était de longues routes sinueuses, boueuses, cahoteuses, tellement peu différentes les unes des autres que Miguel aurait cru tournait en rond, s'il n'y avait pas eu en bord de route ce panneau : « Mantacillas 10 km ». Dans la fourgonnette, les gros bras parlaient entre eux, et comme d'habitude, Miguel écoutait tout, sans dire un seul mot. Le silence était sa force, il le savait. A force de ne rien dire on finit par s'effacer aux yeux des autres, à tel point qu'on se croit libre de tout dire face à ces êtres silencieux, innocents en apparence, mais qui en rendraient coupable plus d'un, s'ils venaient à révéler tous les secrets parvenus à leurs oreilles, pièces d'or que des langues un peu trop échauffée, laissent parfois tomber de leur coffre, au détour de conversations anodines. Ainsi, Miguel savait tout de ses collègues, quand eux ne savaient rien de lui.
Señõr Arantes en personne se trouvait sur le lieu de rendez-vous, en tant que « gestionnaire des flux de marchandises de Silow », comprenez « celui qui s'occupe du trafic de drogue ». Arantes était un homme autoritaire et sec, d'humeur et d'apparence. Il était assez maigre, de taille moyenne, le visage perpétuellement fermé : deux rides faisaient convergés ses sourcils vers son nez, ce qui le faisait paraître perpétuellement énervé. Autant dire que le sourire allait mal à son visage, et il ne souriait pour ainsi dire jamais. En sa présence, Miguel n'osait jamais la moindre remarque, car c'était s'exposer à une avalanche de râleries en tout genre, à l'explosion d'une ranc½ur bouillonante à l'égard de toute la société et du monde.
Ce jour-là, Arantes l'attendait dans un des nombreux entrepôts de Silow, dans son bureau situé à l'étage. Miguel gara sa fourgonnette à côté des autres véhicules déjà présents, des fourgonnettes blanches, remplis de rondins de bois prêts à être déchargés. Il redoutait chacun de ses entretiens avec Arantes, d'autant plus qu'aujourd'hui, il pressentait quelque chose de nouveau, peut-être à cause de cette cargaison dont il n'avait pas vu la couleur. Et même si sa tâche devait se finir ici, à l'étage supérieur de l'entrepôt numéro dix, c'est avec beaucoup de fébrilité qu'il monta les quelques marches qui devaient le mener à Señor Arantes.
Le bureau de Arantes était très sombre ; seule une ampoule suspendue au plafond jetait sur cette scène une lueur fantomatique. La pièce était manifestement une sorte de petit réduit, dans lequel on avait disposé un bureau et deux chaises de par et d'autres du meuble. C'était ici qu'Arantes recevait ses acheteurs, ses informateurs, et occasionnellement ses employés. Une fine couche de poussière recouvrait le sol de pierre, jonchés de contrats déchirés, des recommandés, des factures, et même des enveloppes blanches comme celle jetée aux pieds de Miguel à ses débuts dans le milieu. Les murs étaient recouverts d'une multitude de tags et autres inscriptions. On y trouvait même celles que dessinent les prisonniers sur les murs de leur cellule pour compter leurs jours de détention. C'est ici que Miguel se trouvait, assis sur sa chaise, les bras croisés, comme attendant sa sentence. Aucune oreille, aucun ½il pour assister à cet entretien. Même la lumière peinait à percer l'obscurité de cette pièce sans fenêtre.
D'emblée, Arantes brandit bien haut un papier, comme pour le mettre à la lumière, puis il le tendit à Miguel. La lettre qu'il avait sous les yeux pouvait bien changer le cours de sa vie :
« Señor Arantes,
J'ai eu un de nos indics de la douane hier au téléphone. Tout est bloqué là-bas. Ils laisseront jamais passé notre produit. Trop risqué. Je veux trente hommes sur ce coup-là ».

M.Lozano

Il ne put réprimer un léger frisson, quant il lut la signature au bas de la lettre. Le simple fait de penser qu'il avait là les ordres du chef de la Mafia mexicaine le faisait trembler de respect et de soumission. Arantes fixait Miguel de ses yeux noirs, tandis que Miguel lui aussi fixait Arantes, mais pas pour la même raison assurément. C'était des explications qu'il voulait. Il voulait savoir pourquoi il était ici sur cette chaise, pourquoi cette lettre, destinée à Arantes, lui était transmise à lui, simple livreur, pourquoi il sentait l'étau se resserrait sur sa personne à mesure que l'entretien avançait, pourquoi il se sentait tellement prisonnier de ce regard terne et impassible, auquel les sourcils perpétuellement froncés de l'homme donnaient tant de froideur, temps de solennité, tant de force. L'atmosphère était lourde, pesante, chargée de tout ce que les regards entrecroisés des deux hommes véhiculaient de mystère et d'interrogations, dans le silence morne et poussièreux de l'entrepôt numéro 10. Quelques secondes plus tard, Arantes, qui jusque là n'avait pas ouvert la bouche, se leva, approcha son visage de celui de Miguel, et s'appuyant de ses deux mains sur son bureau lui dit dans un souffle :
« Je te donne le choix Miguel. C'est Mantacillas... ou le Rêve Américain... »

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# Posté le lundi 21 janvier 2008 15:52

Les Déshérités

Les Déshérités
Chapitre 3:"Mantacillas..."



« Mantacillas, ou le Rêve Américain ».Une semaine s'était écoulée depuis cet entretient avec Arantes, et ces mots demeuraient gravés dans son esprit, et lui de les retourner dans tous les sens, à la recherche de la réponse aux questions qui le rongeaient. Comme souvent il était incapable de faire un choix, partagé entre l'amour de l'autochtone pour sa terre, et la passion du déshérité pour son El Dorado. Il était seul à l'intersection de ces deux chemins, condamné à prendre une des directions qui se présentaient à lui. Il savait qu'une fois engagée dans l'une des ces voies, tout retour en arrière serait impossible. Il jouait sa vie à cette intersection. Il lui restait une semaine.
Mantacillas, c'était la routine, son enfance, sa terre. C'était aussi sa mère, qui entrait probablement dans ces derniers jours de vie, et la volonté d'être à ses côtés quand elle murmurerait une dernière fois le prénom de son fils. L'Amérique, c'était l'argent, les femmes, une nouvelle vie, de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives. C'était presque une légende pour cet enfant du petit peuple mexicain. Il craignait de voir cette légende s'éloignait à tout jamais si dans quelques jours il répondait « Mantacillas » à Arantes, comme il craignait de quitter sa terre natale pour s'aventurer dans ces contrées inconnues. Ce n'était pas un choix mais un dilemme. Ce n'était pas une décision, mais un déchirement.
C'est plus tard lorsqu'il fit son choix qu'il réalisa qu'il n'aurait pu en être autrement. Il l'avait toujours voulu, même lorsqu'il croyait hésiter. Tout ce temps il s'était menti, pour se donner l'impression de réfléchir, et s'épargner la douleur d'une décision prise sur un coup de tête. Il avait cru hésiter, quand déjà il arpentait le chemin le menant à son destin : comme bien souvent il n'avait fait que se voiler la face.
Quelques jours avant de donner sa réponse à Arantes, il se rendit à Santa-Guardia, dans l'optique de faire ses adieux à PéPé. PéPé habitait seul, dans une espèce de vieille cabane en bois, qu'il avait construit lui-même du temps de sa jeunesse. L'unique pièce dans laquelle il vivait était loin d'être spacieuse, et à peine meublée ; le sol était la terre même, avec toutes ses irrégularités et tous les désagréments qu'implique un tel sol dans un intérieur ; la fenêtre sans carreaux, taillée à même le bois, donnait sur un falaise : on entendait de la pièce la mer déferler en vagues sur cette terre du bout du monde.
Quand il entra il trouva PéPé endormi sur sa paillasse. Le silence régnait dans la pièce, entrecoupé par la lourde respiration de PéPé, qu'accompagnait au loin le va et vient incessant des vagues, tantôt refluant vers le large, tantôt déferlant sur la falaise. Il s'assit sur une chaise, qu'il eut du mal à stabiliser sur le sol bosselé. Qu'allait-il dire à PéPé ? Qu'il travaillait pour la Mafia ? Qu'il partait le lendemain pour l'Amérique, tout seul, lui qui n'avait jamais quitté son Mexique natal ? Oui, c'était bien ce qu'il avait l'intention de lui dire, d'une voix décidée, la tête haute, le visage ferme, tout à l'heure, quand PéPé se réveillerait ; tout du moins c'est ce qu'il pensait, jusqu'à ce que PéPé ne se réveille réellement, quelques minutes plus tard.
Il se redressa lentement, jusqu'à arriver en position assise, après quoi il se leva, et s'étira de tout son long. Miguel osait à peine respirer ; avait-il remarqué sa présence ? PéPé fit quelques pas, toujours très lentement, vers la fenêtre. Il regardait vers le large, l'air pensif .Tout dans son comportement laissait penser qu'il se croyait seul dans la pièce, avant qu'il ne lance :
« Les entends-tu ? » Miguel ne répondit pas, non pas qu'il ne voulait pas parler, mais il ne comprenait tout simplement pas ce à quoi PéPé faisait allusion.
« Les vagues, poursuivit-il, le vent, le soleil, le ciel : tout est comme avant. » Il tourna vers Miguel un visage calme, reposé, presque mystique. « Viens mon fils, allons ». Sur ce ils quittèrent la cabane et marchèrent côte à côte en direction de la falaise.
Le cadre était pour ainsi dire magnifique : le temps était doux, le vent léger ; des oiseaux de toute sorte survolaient la mer, envoyant de temps à autres leurs cris perçants ricocher sur les parois de la falaise ; le ciel, d'un bleu azur, se perdait dans des nuances de orange à l'horizon ; un soleil couchant enflammé illuminait la mer de milles petits reflets dorés, et avec lui, c'était toute la côte qui s'éteignait dans un bain de lumière ensanglantée. Et alors que tout le paysage s'assombrissait, mangée par l'obscurité naissante, un pâle croissant de lune se dessinait là-haut, dans le ciel, près des étoiles, loin des Hommes.
Ce fut PéPé qui engagea le premier la conversation :
« Alors mon fils, comment tu vas aujourd'hui ?
-Bien PéPé, bien .Tout va très bien, j'ai pas à me plaindre.
-Et ta mère, comment elle va ?
-Ben, comme si, comme ça... en fait... c'est pire que ça je crois ... je commence à croire qu'elle s'en tirera pas. »
Silence. Pourquoi joindre la parole à la pensée, quand tous deux pensaient la même chose ? Miguel reprit :
« J'ai peur PéPé, très peur. Je suis rien sans elle moi... je ne connais qu'elle ... je veux dire ... enfin tu vois ce que je veux dire. » .PéPé approuva gravement d'un léger signe de tête. Miguel crut un instant voir jaillir des larmes dans les yeux du vieillard, larmes éphémères, car l'instant d'après son visage avait reprit son calme habituel.
« Comment tu vois l'avenir Miguel ? » .Miguel, qui n'attendait que l'occasion de tout lui dévoiler, crut voir dans cette question une faille, dans laquelle il s'engagea immédiatement.
« L'avenir ? Mon avenir ? Ben disons que... » Il mimait la réflexion. Tout devait sembler avoir été réfléchi longuement. La décision ne devait surtout pas s'apparentait à un coup de tête. Ce qu'elle était.
« Mon avenir, je le vois pas ici PéPé ... ». Ses yeux cherchèrent un instant ceux de PéPé, mais lorsqu'il rencontra ce regard sage, profond, creusé par une vie de déluges et de misères, il ne put que baisser la tête, honteux à la seule pensée de quitter les seuls qui le voulaient à leurs côtés, les seuls qu'ils voulaient à ces côtés.
« Je vois, je vois ... tu veux ... l'Amérique c'est ça ? » Miguel se sentait soulagé, bien que extrêmement tendu .Soulageait parce que PéPé lui mâchait clairement une grosse partie du travail. Tendu, parce qu'il était sur le point d'obtenir le point de vue de celui qu'il avait toujours considéré comme son père.
« Oui c'est ça, l'Amérique, là-bas, de l'autre côté de la frontière. Je veux l'Amérique. En fait... ».PéPé le fixait dans les yeux, ce qui ne pouvaient qu'accentuer le trouble dans lequel il plongeait. «En fait je pars demain... » .
Nouveau silence. Sur cette phrase les deux hommes s'arrêtèrent de marcher, et s'assirent près du bord de la falaise, face à la mer et cette boule de feu que les eaux menaçaient d'engloutir. Les nuances de orange dans le ciel viraient progressivement au rouge, tout comme le soleil, qui n'était plus qu'une énorme demi sphère incandescente baignant à la surface de l'océan.
« Mantacillas, ou le Rêve Américain », dit PéPé, pensif. Miguel était complètement dépassé par les évènements : non seulement PéPé prenaient toutes ces déclarations avec un calme remarquable, mais en plus de ça, il semblait savoir depuis le début ce que son fils avait en tête. Il ne savait plus quoi dire face à cet homme qui d'un regard semblait déshabiller vos pensées, vos doutes et vos craintes.
« Ils t'ont dit ça, toi aussi PéPé ?
-Non mon fils, j'ai jamais mis les pieds dans le milieu. Ils te promettent le Rêve, mais ne t'offre en vérité que la mort et la prison. Non mon fils, je ne suis pas un prisonnier.
- PéPé même si je le voulais je pourrais pas revenir en arrière. J'ai besoin de cet argent . Et puis...et puis...
-Et puis quoi ? Et ta mère ? As-tu seulement pensé à ta mère ? Ne te préfèrerait pas à ses côtés, plutôt qu'à des milliers de kilomètres au-delà de la frontière ?
- Je reviendrai PéPé, le plus vite possible !
-Mais elle ne reviendra pas. »
Nouveau silence. Le soleil avait maintenant disparu sous la ligne de l'horizon, et l'obscurité assombrissait le ciel. Une dernière lueur brillait là-bas, là où se trouvait le soleil quelques minutes auparavant, condamnée à s'éteindre dans la nuit naissante, comme tout le reste.
« Miguel, tu as le choix tu sais. Ne te crois pas condamné. L'argent, c'est ça, c'est l'argent qui te monte à la tête Miguel. Reste avec nous, reste avec ta mère. Reste avec ton père...
- Mon père...Papa ... ».Son regard se perdait dans le vide de l'horizon. Ce n'était pas à PéPé que s'adressaient ces mots, mais bien à cet homme, cet inconnu, qui se trouvait peut-être là-bas, par-dessus l'océan, peut-être même ici, par-dessous la terre. Cette fois-ci c'était bien des larmes qui germaient dans les yeux du vieillard :s'il avait su être un père, il ne serait jamais Papa. Jamais le sien.
« Bien, je vois que toutes les bonnes volontés du monde n'y feront rien ! Enfin ! Que puis-je faire !? Tu es libre à présent, libre comme les vagues. Mais espérons que comme elles tu prendras le large, pour mieux revenir vers la terre qui est la tienne... »
Dernier silence. La nuit était tombée sur Santa-Guardia. La lune brillait dans un ciel obscur, que bientôt les premières étoiles viendraient percer. Bientôt, sous les yeux des astres, deux hommes se quitteraient pour ne plus jamais se revoir. Bientôt le vent tournerait une nouvelle page de la vie de Miguel, lequel ne savait plus vraiment s'il était lecteur ou écrivain dans cette ½uvre étrange qu'est l'existence...
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# Posté le lundi 21 janvier 2008 16:02

Les Déshérités

Chapitre 5:El Rio Grande

EL RIO GRANDE

El Rio Grande : le dernier obstacle à ses rêves coulait à quelques mètres de lui, sombre et silencieux dans la nuit noire. Ce fleuve qu'il n'avait vu qu'en songe, il ne le voyait pas ; mais il l'entendait, il devinait dans l'obscurité la tristement célèbre frontière naturelle qui sépare le Mexique des Etats-Unis, tout droit, une vingtaine de mètres plus bas, dans la direction que lui indiquait le passeur de sa main tremblante. Une barque les attendait au bord du fleuve.
Il distinguait autour de cette dernière une dizaine de silhouettes, tous étaient des candidats au départ. Dans quelques minutes l'Amérique accueillerait onze nouveaux mojados.
Tout devait se passer très vite, mais très silencieusement : des yeux invisibles veillaient sur le fleuve. Le passeur poussa à l'eau la barque, laquelle tangua quelques temps, avant de se stabiliser, lentement. Les clandestins montèrent un à un, rapidement mais prudemment, pour ne pas faire se renverser l'embarcation. Le passeur monta le dernier. Il tenait dans la main une espèce de branche de bois mal taillée qui lui servait de pagaie. Il attendit un instant et regarda autour de lui, comme pour s'assurer qu'ils n'étaient vus de personne, puis appuya sa pagaie sur la berge, et l'embarcation glissa sur l'eau dans un petit clapotis, emportant avec elle ceux qui- ils l'espéraient tous- vivraient bientôt parmi les citoyens américains.
Le fleuve était calme, mais les risques de noyades étaient pourtant réels. Entassés comme ils étaient, la barque pouvait se retourner à tout moment, et peu savaient nager parmi les centaines de mexicains qui tentaient quotidiennement leur chance. Ainsi, il fallait progresser lentement ; pas trop quand même, car des américains surveillaient la berge en permanence. Les immigrés européens, après s'être installés par la force sur des terres déjà habitées, voulaient maintenant empêcher leurs voisins mexicains d'immigrer dans leur pays, comme si ces terres avaient toujours étaient les leurs. Nombreux étaient les groupes de clandestins qui, dénoncés par des civils, quittaient l'Amérique avant même d'avoir pu aligner un pied devant l'autre, de l'autre côté. Nombreux étaient ceux qui retournaient à la charge : aujourd'hui, sur cette barque, tous sauf Miguel étaient des récidivistes.
La traversée lui semblait durer une éternité. Miguel pensait que tout serait bouclé en quelques minutes, mais les choses s'étaient compliquées quand ils avaient aperçu sur la berge une Jeep de l'armée américaine, à l'arrêt, derrière des fourrés. Ils étaient alors à une trentaine de mètres seulement de la terre et le passeur rebroussa chemin. Quelques coups de pagaie plus loin il avait pivoté de quatre-vingt-dix degrés pour suivre le cours du fleuve. Il n'y avait plus qu'à attendre que l'embarcation s'éloigne de la Jeep, en espérant qu'il n'y avait pas d'autres paires d'yeux tapies dans l'ombre de la berge. Mais alors la Jeep s'était déplacé dans leur direction, phares allumés. On apercevait deux silhouettes à l'intérieur, des soldats en arme, des guetteurs. A bord de l'embarcation tout le monde retenait son souffle, alors que les phares balayaient le fleuve. Le passeur donna quelques coups de pagaie, toujours en suivant le courant, toujours aussi silencieusement. Deux autres lumières s'allumèrent dans la nuit : une deuxième Jeep venait d'arriver sur les lieux. Le passeur pivota de nouveau de quatre-vingt-dix degrés, de manière à stabiliser la barque entre ces faisceaux de lumières qui scrutaient le fleuve à la recherche de vie. Nul doute qu'ils étaient repérés : la question était maintenant de savoir s'il pourrait se glisser dans la pénombre jusqu'à la berge, qui étaient alors à moins d'une trentaine de mètres du bateau.
Miguel étouffa un cri, tout le monde se prit la tête entre les mains : deux rafales bien distinctes venaient d'éclater dans la nuit. L'attitude du passeur ne trahissait aucune peur, aucune crainte : les tirs de sommation n'avaient jamais tué personne. Cependant leurs chances de réussite s'amenuisaient, et les clandestins comprirent qu'il n'y en avait plus aucune quand une troisième Jeep déboula sur la berge et pointa ses deux phares aveuglants sur le bateau. Quelques minutes plus tard, dix mexicains retrouvaient avec peine la terre qu'ils voulaient quitter. Les discussions tournaient autour de l'échec de la soirée : on évoqua ça et là l'absence d'un gamin d'une vingtaine d'années à peine qu'on aurait juré voir monté à bord du bateau...

***


Hagard dans l'eau glacée, Miguel remuait tant bien que mal bras et jambes pour se maintenir à la surface et avancer vers la berge, lui qui n'avait jamais appris à nager. Le fleuve était calme, mais lui se laissa vite submergé par la panique, emporté par le courant, noyé entre deux terres, cherchant déséspérément quelque chose auquel il pourrait se raccrocher, un tronc d'arbre, une branche, n'importe quoi. Mais il n'y avait rien, rien que l'eau qui le charriait, l'eau qui le poussait dans son dos, l'eau qui le cernait par la gauche, par la droite, cette étendue d'eau qu'il devait franchir pour atteindre la terre, cette eau glacée dans laquelle ils se noyaient, lui et ses espoirs.
Miguel crut un instant devoir laisser sa peau dans l'épreuve, et il serait sûrement mort à l'heure qu'il est s'il n'avait pas eu en lui cette rage formidable qu'est l'instinct de survie. C'est souvent face au danger que le corps, l'esprit et l'âme dévoilent leurs atouts cachés et libèrent cette énergie fabuleuse qui sommeille en chacun de nous. Ici le danger était la Mort elle-même.
Il ne savait pas flotter, mais ses sens lui apprirent à ne pas couler, il ne savait pas avancer, et pourtant chaque secondes le rapprochaient un peu plus de la berge. Il ne pensait à rien, la conscience n'a rien à faire dans ces affaires là. C'est l'instinct animal qui lui faisait battre des bras, remuer les jambes ; quand il coulait c'est lui qui le ramenait à la surface, contractant rageusement ses muscles, déployant une force colossale pour ramener à la vie cet être perdu dans les eaux. C'était un combat entre lui et la Mort, dans lequel chaque mouvement était une parade contre les faucilles invisibles qui s'abattaient sur lui de toutes parts.
Autour de lui c'était la confusion : les cris des clandestins appeurés, paniqués sur la rive mexicaine, de l'autre côté les tirs de américains qui ne faisaient plus frémir personne. Les phares allumées, braqués sur ce gamin en pleine noyade, les cris de désespoir de Miguel le bruit de l'eau que l'on frappe de mouvements rageurs, les râles de mort d'un homme qui se noie, s'étouffe à mesure que l'eau pénètre dans ses poumons et l'asphixie, l'eau qui éteint la rage, comme la mort éteint la vie.
« Amérique ».... « Mantacillas ».... « Mama ». Les mots se brouillaient dans sa tête, tout semblait le fuir, même ses pensées le quittaient. Sans une intervention extérieure il aurait perdu la vie dans ce fleuve, comme tant d'autres. Mais lui n'était pas un autre et son destin ne devait s'arrêter ici : une main plongée dans l'eau l'attrapa par le col et le hissa sur la berge. Allongé, fatigué, exténué, à demi-mort, mais mojado.


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# Posté le lundi 21 janvier 2008 16:24